La Crimée est une péninsule de 27 000 km2ce qui équivaut à trois fois la taille de la Corse. Située au nord de la mer Noire et séparée du continent par la mer d’Azovelle compte deux millions d’habitants. Appelée Tauride ou Chersonèse (péninsule en grec) par les géographes de l’Antiquitéla Crimée fut intégrée entre 650 et 970 à l’empire des Khazarsdont les élites se convertirent au judaïsme en 861avant de passer sous la tutelle byzantinetout en commerçant avec les principautés russes établies sur le Dniepr.
Toute la péninsule et le nord de la mer Noire furent conquis par les Mongols dans les années 1240. La région passa alors sous l’emprise du khanat de la Horde d’Or, de confession musulmane. En 1429un descendant de Gengis Khan fonde en Crimée un khanat tatar. Ses successeurs font allégeance au sultan de Constantinople tout en combattant pour leur propre compte les grands-princes de Moscovie et les tsars de Russie.
Le 21 juillet 1774par le traité de Koutchouk Kaïnardji, la Russie renonce aux principautés danubiennesmais obtient les ports d’Azov et de Kinbourn. La Crimée devient indépendantemais dans les faitsle khanat devient un protectorat de la Russie.
C’est seulement quelques années plus tarden 1783que le prince Grigori Potemkinefavori et amant de l’impératrice Catherine IIvient à bout du khanat tatar de Crimée. Le traité d’Iași entérine cette annexion à l’issue d’un nouveau conflit entre la Russie et l’Empire ottoman (1787-1792). La même année 1783Catherine II fonde le port de Sébastopol et inaugure une politique de peuplement par des Russes et des Ukrainiens mais aussi des AllemandsMoldavesArméniens et Grecsau sein d’une nouvelle entité territoriale qui voit s’élever les villes d’OdessaTyraspolOvidiopolChersonèseSimferopolSébastopolThéodosieMélitopol… Cette entité est d’abord nommée gouvernement territorial de Criméepuis intégrée à un nouveau gouvernement de Tauride.
Dès lorsles Tatars de Criméebientôt minoritairesfurent persécutéschassés vers l’Empire ottomandéportés vers la Russie centrale ou la Sibérieet massacrés.
Importante tête de pont pour la marine marchande russela péninsule de Crimée devint la villégiature des Tsars et des aristocrates à partir de 1850. En 1853l’Empire ottoman reçut le soutien de la Grande-Bretagne et de la France pour stopper l’expansion économique et territoriale russe.
Les alliés de circonstance attaquèrent la Crimée. À l’issue du siège de Sébastopolla Crimée resta sous le contrôle de l’empire russe. Après 1860la Crimée se releva des lourds dégâts de la guerredevenant une riviera russe sur la mer Noire. Les tsars imitèrent sciemment la côte d’Azur française et Sébastopolà l’image de Toulonse transforma en importante base navale.
Le nombre de Tatars de Crimée diminua par l’émigration forcée vers l’Empire ottoman au XVIIIe et au début du XIXe siècle. Au milieu du XIXe sièclele gouvernement cessa le processus d’expulsion. Devenus minoritairesles Tatars ne présentaient plus de menace. Profitant de la révolution russeles Tatars formulent leurs propres revendications et organisent en 1917 un Congrès musulman pan-criméenun Comité exécutif provisoire de Crimée ainsi qu’un parlement des Tatars de Crimée. Après la révolution d’Octobreune république populaire de Crimée est décrétée sans que les non-Tatars n’aient été consulté.
Au début de l’année 1918les bolcheviks balaient ces organes et créent une république soviétique socialiste de Tauridemais ne parviennent pas à contrôler effectivement la Criméepas plus que les pays baltesla Biélorussie ou l’Ukraine. Par le traité de Brest-Litovskla nouvelle Russie soviétique concède provisoirement ces régions aux Empires centraux. Les Allemands occupent la péninsule et soutiennent un gouvernement tatar.
En 1918après la victoire des bolcheviks dans la guerre civile russela Russie devient la république socialiste fédérative soviétique de Russie tandis que la Criméerevendiquée par la république populaire d’Ukraineest aux mains des Armées blanches et de leurs alliés Franco-Britanniques. Quatre années plus tarden 1922la Crimée est intégrée comme république socialiste soviétique autonome de Crimée dans la toute nouvelle Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) de structure fédéralecomprenant à l’origine quatre républiques : RussieUkraineBiélorussie et Transcaucasie (GéorgieArménie et Azerbaïdjan).
Pendant la Seconde Guerre mondialela Crimée fut le théâtre de sanglantes batailles. À la fin du conflitles Tatars de Crimée furent tous déportéssans exceptionsous l’accusation d’avoir collaboré avec les Allemands. Le 30 juin 1945la république socialiste soviétique autonome de Crimée fut abolie et rétrogradée en oblast de Crimée de la république socialiste fédérative soviétique de Russie.
Le 19 février 1954Nikita Khrouchtchevpremier secrétaire du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétiquerattache l’oblast de Crimée à la république socialiste soviétique d’Ukraine à l’occasion du 300e anniversaire de la réunification de la Russie et de l’Ukraine. En 1967les Tatars de Crimée furent réhabilitésmais sans pour autant être autorisés à revenir dans la péninsule. Ils ne reçurent ce droit qu’après la transformation de l’URSS en Communauté des États Indépendants.
À la suite de la dislocation de l’URSS de 1989la Criméeaprès référendumse déclare république autonome le 20 janvier 1991. Sept mois plus tardle 24 août 1991l’Ukraine proclame son indépendance. Une semaine plus tard à Minskl’URSS cesse d’existerà la suite de sa dissolution décidée par les dirigeants russeukrainien et biélorusse. La Crimée est à ce moment une république autonome de l’Ukraine.
Le 21 décembre 1991est fondée la Communauté des États indépendants (CEI) qui regroupe onze des quinze anciennes « républiques unionales » soviétiques : l’Azerbaïdjande l’Arméniela Biélorussiele Kazakhstanle Kirghizistanla Moldaviela Russiele Tadjikistanle Turkménistanl’Ouzbékistan et l’Ukraine.
Au début de 1992l’Ukraine réaffirme sa pleine souveraineté sur la Crimée. Pour les populations d’origine russela Criméesimple cadeau de Khrouchtchev à l’Ukraine soviétiquene saurait devenir un simple oblast de l’Ukraine. Pour la Russie non plusen raison de la présence dans la péninsule du principal arsenal de l’ex-flotte soviétique de la mer Noire. Les autorités de la Crimée travaillent alors à un projet de constitution. Un autre point de discorde est le retour des Tatars de Criméedéportés par Staline. Les Tatars n’obtiennent pas le total rétablissement de leurs droits et leur langue n’est pas reconnue officiellement. Le peuple tatar est aujourd’hui toujours réparti en diasporaen Asie centrale ou en Turquie.
Le 5 mai 1992la Crimée proclame sa première Constitution. La Crimée reste au sein de l’Ukraine en tant que région autonome pourvue de sa propre constitution selon laquelle les langues officielles de la Crimée sont le russe et l’ukrainien. La ville criméenne de Sébastopol accède à un statut spécial en Ukraine en demeurant russe.
Le 17 mars 1995le Parlement ukrainien abolit la constitution criméenne de 1992. En résulte un nouveau bras de fer entre pro-russes et pro-ukrainiensen Crimée mais aussi dans le reste de l’Ukraine. L’enjeu est en fait le statut de la ville de Sébastopol et l’éventuel retrait de la flotte russe de la mer Noire. Le Parlement de Crimée vote alors une nouvelle série de lois constitutionnelles qui seront longtemps contestées par les autorités ukrainiennescar réaffirmant et précisant l’autonomie de la Crimée. Les défaites électorales des partis ukrainiens pro-européens permettent à la Russie de retrouver son niveau d’influence antérieur dans les affaires intérieures de l’Ukraine et de la Crimée.
En 1997le rattachement de la Crimée à l’Ukraine est officiellement reconnu par la Russie. La nouvelle Constitution criméenne sera officiellement ratifiée par les deux parlementsrusse et ukrainienles 21 octobre et 23 décembre 1998. La Crimée devient une entité administrativement et territorialement autonome au sein de l’État unitaire d’Ukraine. Elle possède son propre organe représentatifun Conseil des ministres et un chef d’État. La seconde Constitution de la Crimée entre en vigueur à partir du 12 janvier 1999.
Suite à la crise économique de 2008-2009Kiev est alors obligé de s’endetter auprès du Fonds Monétaire International pour plus de seize milliards d’euros. Avec les nouveaux prix élevés des fournitures énergétiques russesl’Ukraine a des difficultés à régler ses facturesd’où les conflits gaziers russo-ukrainiens de 2005 à 2009. Les élections législatives de 2007 sont remportées par un parti pro-russele Parti des régionsmais les forces pro-occidentales s’allient pour former un gouvernement de coalition : c’est la « cohabitation »une situation politique à laquelle les pays européens sont habituésmais qui dans les pays de l’Est se révèle très conflictuelle.
En 2008le parlement géorgien vote la sortie de la Géorgie de la Communauté des États indépendants tandis que le secrétariat du président ukrainiensoutenu par les Occidentauxaffirme que Kiev n’a jamais signé les Statuts de la CEI. Finalementl’Ukraine restera dans la CEI en tant que membre fondateur et État participant.
Le 3 juin 2010l’Ukraine renonce à une adhésion à l’OTAN. Le 31 octobre 2010la Criméerégion autonome d’Ukrainevote pour élire ses parlementaires. Le Parti russophone des régions remporte les élections parlementaires criméennesavec une majorité écrasante. La carte ethnique de la péninsule présente environ 60 % de Russescontre 25 % d’Ukrainiens et moins de 15 % de Tatars. Aujourd’hui près de 98 % des habitants de Crimée parlent le russe.
Deux ans plus tardà Kievlors de l’élection parlementaire ukrainienne de 2012le Parti des régions remporte 185 sièges au Parlement ukrainien. Il forme alors un groupe parlementaire russophone majoritaire de 210 députés.
Courant 2013l’Union européenne propose un accord d’association avec l’Ukraine qui est alors très endettée mais le parlement Ukrainien refuse. En réactionla population de l’Ouest ukrainien et une partie de Kiev se soulèvent en novembre 2013. Ce sont les manifestations dites « Euromaïdan ». Les violences qui s’ensuivent débouchent le 22 février 2014 sur la prise du palais présidentiel et de l’assemblée parlementaire de Kievainsi qu’à la fuite du président de l’UkraineViktor Ianoukovytch.
Ce changement de pouvoir à Kiev« révolution » pour l’opposition pro-européennemais « coup d’État » pour la Russieattise les tendances séparatistes face à l’Ukraine en république de Crimée. Fin février 2014la Crimée annonce qu’elle ne reconnaît pas le nouveau président ukrainien par intérim. Dans la nuit du 26 au 27 févrierdes bâtiments officiels sont occupés par des paramilitaires armés. Le 27 février 2014le Parlement de la Crimée élit un nouvel exécutif et vote la tenue d’un référendum sur la question d’une autonomie renforcée vis-à-vis de Kiev.
Un référendum est prévu pour le 25 mai 2014. Kiev dénonce la légalité de ce référendumqui est alors avancé au 30 mars puis au 16 mars. Face à des menaces de sanctionsla Crimée fait alors appel officiellement à la Russie. Le 1er mars 2014les groupes paramilitaires formés de russophones criméensainsi que des troupes et blindés russes basés dans le port de Sébastopolse répartissent sur des points stratégiques de la péninsule. Aussi présentesles troupes ukrainiennes moins nombreuses restent cantonnées dans leurs bases militaires criméennes. Le 3 marscertaines troupes ukrainiennes n’ont pas rendu les armes. Mais des responsables américains annoncent qu’ils considèrent que les troupes pro-russes ont achevé le contrôle opérationnel de la Crimée.
Les atlantistes évoquent des rétorsions et des sanctions non militaires. Vladimir Poutine accepte de dialoguer. Le 11 marsle Parlement criméen proclame l’indépendance de la péninsule vis-à-vis de l’Ukraine. Le 18 mars 2014le président russe Vladimir Poutine signe avec les dirigeants de Crimée un accord historique sur le rattachement de cette péninsule à la Russie. Cette signature intervient deux jours après le référendum en Crimée qui a plébiscité un rattachement à Moscou.
Parmi les 193 États membres de l’ONUce rattachement est reconnu par seulement 11 d’entre eux : la Russiela Biélorussiel’Afghanistanle Venezuelala Syriele Soudanla Corée du Nordle ZimbabweCubala Boliviele Nicaragua et le Kirghizistan. L’occupation russe de la république autonome de Crimée est donc effective depuis 2014 mais l’ONU et la majorité des pays la considèrent comme un territoire appartenant à l’Ukraine.







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